Apprendre mieux

Un blog de Bernard Lamailloux – ingénierie pédagogique et artistique

Les émotions ont toutes une fonction bien précise

smiley optimiste

Bonjour.

J’ai récemment lu un article de la journaliste et blogueuse Sandra Coutoux intitulé « L’art d’être triste« . Dans ce très intéressant billet (il y a aussi des commentaires bouleversants…), il était question de « laisser libre cours » à une tristesse lorsqu’elle nous envahit, afin de nous permettre d’aller dans une sorte d’acceptation libératrice.

A mes yeux, on ne peut qu’être d’accord avec l’idée qu’il ne sert à rien de mettre sa tristesse au fond de sa poche, avec un mouchoir par-dessus… Les émotions sont comme l’eau  – et encore plus lorsqu’il y a présence de larmes – en ceci qu’elles finissent toujours par ressurgir d’une manière ou d’une autre lorsqu’on tente maladroitement de les endiguer.

Accueillir nos émotions…

Nous avons donc tout intérêt à accueillir, accepter nos émotions, donc. Pas de souci là-dessus. En revanche, il me semble qu’il y a au moins deux types de circonstances où on est triste (pour rester sur l’exemple de la tristesse):

Le premier est lié à un deuil. Deuil au sens large, perte de quelqu’un ou de quelque-chose, fin d’une étape de notre vie, séparation, renoncement, etc. En pareil cas, il me paraît bénéfique pour soi de chercher à identifier l’origine de la tristesse. Ce n’est qu’à ce prix que les larmes peuvent donner naissance à quelque-chose de positif pour nous.

L’irremplaçable Elisabeth Kübler-Ross…

La célèbre psychologue Elisabeth Kübler-Ross (1926-2004) pionnière de l’approche des soins palliatifs pour les personnes en fin de vie, et également pour leurs proches, a très bien décrit les différentes étapes qui doivent être franchies pour opérer une véritable transmutation personnelle (révolution intérieure, dirait sans doute Sandra… 😉 ) en cas de deuil. Elle a travaillé quasi exclusivement sur des cas dramatiques impliquant la mort (la nôtre, ou celle d’un de nos proches), mais je fais partie des nombreuses personnes persuadées qu’on peut se nourrir avec profit des écrits d’Elisabeth Kübler-Ross dans des cas infiniment plus anodins (du moins en apparence…) dans lesquels intervient ne serait-ce qu’une « petite mort symbolique ». Sans compter que tout deuil vécu nous renvoie inéluctablement à nos deuils passés.

Ainsi, certaines personnes vont consulter un thérapeute au motif que « …ce n’est pas normal de pleurer la perte d’un animal de compagnie pendant si longtemps », et découvrent bien vite qu’en fait elles ne s’étaient pas autorisées à pleurer leur défunt mari trente années auparavant, au motif « …qu’il fallait bien trouver un moyen de nourrir les enfants et que ce n’était pas le moment de se laisser abattre »… A l’image des trains, un deuil peut très bien en cacher un autre…

Identifions donc la source de notre tristesse, et nous trouverons forcément un chemin… un chemin qui peut être long, douloureux, mais enfin un chemin.

Les états dépressifs

Le deuxième type de circonstance provoquant une tristesse est lié à… un état dépressif. Par exemple, nous avons dû faire face à plusieurs événements ayant provoqué une tristesse, et nous avons comme attrapé une « pathologie de la tristesse », si bien que nous avons acquis la faculté d’être « triste sans raison ». Bien entendu je schématise… Si je suis triste sans raison pendant quelques heures, c’est peut-être que je n’ai tout simplement pas identifié la véritable raison, et peut-être est-ce sans importance… Mais si je continue ainsi pendant plusieurs jours, semaines, voire plus, c’est peut-être – je dis bien peut-être – que j’ai « attrapé la tristesse » comme d’autres attrapent un rhume, et que j’ai besoin de consulter un spécialiste pour m’aider à m’en défaire.

A mes yeux, toutes les émotions ont une fonction bien particulière. Ainsi, la fonction de la tristesse est de nous aider à faire un deuil (au sens large). Cette émotion est donc « adaptée » lorsqu’il y a perte, séparation, renoncement (fût-ce à un rêve ou à une illusion…).

Histoires de contextes

Mais il me semble qu’il peut également exister des contextes où une émotion n’est PAS adaptée. Je ne sais pas si vous vous souvenez du film « Le grand chemin », et particulièrement de la scène où Richard Bohringer crie à Anémone « Mais ça fait des années que tu pleures… y’en a marre à la fin, tu dois bien y trouver ton compte d’une manière ou d’une autre ! ».

Pour qui se souvient du film, et des circonstances dans lesquelles ce couple avait toutes les raisons de pleurer, il est difficile d’imaginer qu’un « bar à larmes » (lieu de réconfort imaginé par Sandra dans son article) aurait été d’un quelconque secours à cette malheureuse femme… bien au contraire. Toujours ces histoires d’enfers pavés de bonnes intentions… Soyons-y attentifs !

Et si nous croisions les fonctions et les contextes ?

Ainsi, les émotions ont toutes une fonction bien précise. Et sont donc « appropriées » à chaque fois que cette fonction « a de quoi être remplie », autrement dit, lorsque le contexte s’y prête. Attention, cela n’a rien à voir avec ce qui est socialement admis ou pas. Je parle juste ici d’écologie personnelle (Qu’est-ce que j’y gagne… Qu’est-ce que j’y perds… Où cela mène-t-il ?). De la même façon, lorsque cette fonction n’est pas remplie, ayons le courage d’admettre que des émotions peuvent ne pas être adaptées au contexte, et que nous avons besoin de nous faire aider par une personne qui saura vraiment nous aider à « passer à autre chose ». Et si la bienveillance de nos proches n’y suffit pas, ayons le courage d’aller consulter un spécialiste (après tout, si ma voiture tombe en panne, je trouve normal d’aller la confier à un garagiste… ce qui ne veut pas dire « n’importe quel garagiste »… mais au-delà d’un certain stade, c’est nettement préférable au « copain qui s’y connait un peu en mécanique »…).

Tableau des émotions

Voici un tableau répertoriant quatre émotions. Ce sont les émotions dites « principales », celles qui sont considérées comme mères de toutes les autres par plusieurs auteurs… Mais il n’y a pas de limite, et vous pouvez vous essayer à compléter ce tableau à l’infini, en y rajoutant d’autres exemples de votre choix.

Encore une fois, il n’y a pas de « bonne » ou de « mauvaise » émotion en soi. Il en va des émotions comme il en va des attitudes (si une guêpe se pose sur mon bras, la passivité – eh oui, la passivité ! – sera probablement une attitude adaptée… de la même façon, il est le plus souvent salutaire pour soi et les autres de se montrer « psychorigide » lorsqu’on est arrêté par un feu rouge !).

De la même façon, une émotion peut très bien être adaptée (…ou pas !) par rapport au contexte, comme le montre le tableau suivant. En pareil cas, cette émotion a en général une fonction bien précise, qu’il peut être bon de connaître. En revanche, si vous avez une tendance marquée à ressentir de manière récurrente une de ces quatre émotions en l’absence de circonstances décrites dans la colonne « Contexte », c’est peut-être un signe plus alarmant… à vous de voir :

 

CONTEXTE
(adaptée lorsqu’il y a…)
FONCTION
(Ça sert à…)

Tristesse

Perte / Séparation / Renoncement (…à un rêve, une illusion…) Faire le deuil

Colère

Attaque dans nos valeurs / Injustice / Frustration Défendre nos valeurs, défendre notre intégrité, nous affirmer

Peur

Danger / Inconnu Se préparer, anticiper, fuir

Joie

Satisfaction / Plaisir / Amour / Harmonie Se relier, éprouver un sentiment d’appartenance

Les émotions toxiques

Il y a une chose qui me chagrine particulièrement, c’est de penser à toutes les personnes qui passent toute une vie en proie à une émotion « toxique » pour eux et/ou leur entourage.

insupportable...Ainsi, vivre toute une vie de tristesse est peut-être le signe d’état chronique dépressif. Vivre toute une vie de colère est peut-être le signe d’état chronique agressif. Vivre toute une vie de peur est peut-être un signe d’angoisse, ou pire d’anxiété pathologique. Quant à vivre toute une vie de joie, cela peut très bien être le signe que vous êtes un être exceptionnel ayant atteint le dernier degré de la sagesse… ou encore que vous êtes atteint du syndrome du « ravi de la crèche »…

émotions 6 masques 547 x 432

Toujours pareil… d’excellents auxiliaires peuvent faire de très mauvais maîtres !

Sachons donc écouter nos émotions, elles ont toujours quelque-chose d’utile à nous apprendre… sans jamais oublier que si les émotions constituent d’excellents auxiliaires (à écouter avec la plus grande attention), elles font toutefois de très mauvais maîtres !

Bien à vous,

Bernard

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10 réflexions sur “Les émotions ont toutes une fonction bien précise

  1. Pingback: Les émotions ont toutes une fonction bie...

  2. Merci Bernard pour cet article au coeur des émotions ! J’expérimente au quotidien qu’accueillir les émotions est déjà un grand pas vers l’acceptation et un mieux-être.

  3. Le , Sylvie DA SILVA a dit:

    Salut Bernard

    comme d’hab’ j’ai bien apprécié ton article : fond et forme
    effectivement il me semble que les émotions sont des moteurs, elles peuvent nous faire avancer, nous obliger à regarder notre vie avec lucidité/objectivité …
    toutefois à part la joie, les autres sont peu « économiques » pour nous, mais en cherchant à les « lire » nous apprenons des choses de nous, sur nous

    par contre ce commentaire pour partager avec toi :
    je viens d’apprendre dernièrement, lors d’un entretien avec une thérapeute, que nous pouvons décider de combien de temps durera l’émotion ressentie !
    ??? … ???
    ben oui : on peut décider d’entendre et d’écouter une émotion de tristesse par exemple, de bien comprendre à quoi/qui elle nous ramène en toute lucidité
    et décider qu’avant 5 minutes, une heure, un jour, une semaine (nous décidons) nous en serons libéré
    waouhhhhhhhhhhh !
    je suis entrain d’expérimenter … sur différentes choses … bizarre … il semble que çà fonctionne …
    la suite au prochain numéro …
    merci pour le partage de tes travaux
    à bientôt … prochain atelier des Apprentis Sages
    Sylvie DS

  4. Le , Anne a dit:

    Il est difficile de laisser un commentaire digne de vos écrits tellement ils sont bien dits.
    Mais je vais essayer quand même car cet article me touche profondément
    Il ne faut jamais oublier que nous donnons les douleurs de l’âme au corps.
    Quelle que soit notre blessure, pour en faire le deuil, nous devons d’abord l’accepter pour l’analyser et en guérir.
    Sans ça, nous la garderons à jamais. Nous l’oublierons un temps et un jour sans prévenir elle reviendra et là, son intensité en sera encore bien plus forte.
    Mais c’est plus facile à dire qu’à faire.
    Certaines personnes refusent catégoriquement de se remettre en question par fierté peut-être ou tout simplement par refus de se voir avec des faiblesses.

    Pour finir, je dirai qu’il est assez facile de guérir de ses blessures physiques mais de ses douleurs intérieures beaucoup plus ardu.
    Si nous voulons guérir, tuer la douleur qui nous empêche de vivre, alors ne gardons aucune rancune, aucun regret de notre passé.
    Le chemin sera dur, certes, mais au bout il y aura le bonheur.
    N’oublions jamais que la vie n’est pas faite d’échecs et de réussites mais d’étapes plus ou moins difficiles à surmonter.
    Si la vie nous donne tous ces défis, c’est qu’elle nous sait capable de les affronter.

  5. Ce que disent les paroles de sagesse à travers la chanson des Beatles LET IT BE écrite en 1969 : Whispers words of wisdom LET IT BE there will be an answer LET IT BE
    Mother Mary comes to me and say there will be no sorrow LET IT BE.
    Pourtant il n’y a pas d’art à mon avis à laisser s’exprimer des sentiments de tristesse à l’état brut car ils sont douloureux pour celui qui les vit et pénible pour ceux qui les voient. L’art doit consister en la métamorphose c’est à dire à philosopher cet état pour le rendre acceptable et lui donner sens. Alors l’art de la tristesse est de se faire une raison et de se dire: Voilà je suis un être humain qui ne peut être satisfait à 100% parce que c’est inscrit dans la nature et que c’est commun à tous les hommes et je dois simplement accepter la manifestation de mon corps (généralement larmes) à cet état de tristesse sans besoin forcément de l’étaler à la face des proches mais en se disant que cet état est transitoire et que demain sera un autre jour qui effacera le vague à l’âme car c’est aussi inscrit dans la nature des choses. Penser aussi « Je ne suis pas le plus malheureux » car mes besoins de survie sont satisfaits aide à positiver et ne pas s’enfermer dans un cycle négatif. Mais si on est vraiment dans un état désespéré (sans chaleur, ni nourriture) il faut chercher de l’aide et le laisser faire LET IT BE est necessaire mais pas suffisant. Et puisque l’on est le jour de St- Valentin je vous présente mon billet
    http://vermathio.wordpress.com/2014/02/14/valentine-for-broken-hearts/
    Au plaisir de continuer à vous lire. Bon Valentine Day à tous

    • Bonjour Véronique. Merci pour votre commentaire que je trouve très éclairant, et bravo pour votre article (je suis en effet moi-même un vieux fan des Beatles, merci donc pour ce moment magique !). J’ai même décidé de suivre votre blog… Au plaisir d’échanger de nouveau !

      • Très heureuse de vous avoir comme nouveau lecteur. Je viens de découvrir le dernier film de Nicole Garcia « Un beau »dimanche » avec Dominique Sanda et Louise Bourgoin qui devrait vous interesser par son caractère intimiste sur les états émotionnels d’une certaine élite et de ses répercussions familiales. Egalement la roue des émotions de Plutchik bien utile pour alimenter la reflexion. Bonne soirée

  6. Je suis en train de suivre un cours/formation à la communication non violente (CNV) et je retrouve dans votre analyse un des fondements de la CNV: il est essentiel d’être à l’écoute de soi et de ses émotions pour les accepter et pour pouvoir, si nécessaire, s’en libérer (colère, tristesse …) . A ce propos, je vous conseille la lecture du livre de Marshall Rosenberg, père de la CNV: « Les mots sont des fenêtres (ou bien ce sont des murs) « . Joli titre, non?

  7. Merci Brigitte. Je ne suis pas surpris par les rapprochements que vous faites entre cet article et la CNV. Il se trouve en effet que j’interviens quelquefois sur ce sujet (en formation). Quant à Marshall Rosenberg, je suis bien d’accord, ses écrits sont absolument fondamentaux. Bonne journée !

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