Apprendre mieux

Un blog de Bernard Lamailloux – ingénierie pédagogique et artistique

Pour éviter que vos interventions entrent par une oreille et ressortent par l’autre, visez… le flux !

Sommes-nous captivés ? Mourons-nous d'ennui ?

Susan et Robert au moyen-âge…

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Dans le cadre du mooc « eLearn² » que j’ai le plaisir de suivre actuellement sous la houlette bienveillante du visionnaire et talentueux Marcel Lebrun, il nous a été proposé de visionner une série de trois vidéos mettant en scène deux apprenants aux profils caractéristiques et bien distincts :

  • Robert, qui est  essentiellement là pour obtenir une certification, mais dont les centres d’intérêt personnels sont à des années-lumières du cours proposé ;
  • Susan, très motivée par l’idée d’apprendre et de comprendre, d’une manière générale.

Il est évident que par rapport à Robert, Susan a plus de chances de tirer profit de l’enseignement qui lui est proposé, toutes choses égales par ailleurs… tout le monde s’accorde donc à dire que si nous autres formateurs parvenons à créer ou à favoriser les conditions pour que Robert adopte la même attitude que Susan, nous aurons atteint le Saint Graal en permettant aux portes de la motivation et du succès de s’ouvrir bien grand.

Un des moyens (…nécessaire, même s’il n’est pas suffisant) pour y parvenir, est sans doute de tâcher d’intégrer et d’appliquer une notion bien connue dans l’univers des jeux vidéos. Il s’agit du fameux « flow », que nous traduirons ici par flux. De quoi s’agit-il ?

Un peu d’histoire…

Mihály Csíkszentmihályi (né le 29 septembre 1934 à Fiume, Croatie) est un psychologue hongrois, tenant d’une conception humaniste de la créativité. Il a émigré aux États-Unis à l’âge de 22 ans et est actuellement professeur à l’Université de Claremont en Californie.  Il est communément reconnu comme étant le véritable « découvreur » du flow.

Dans son oeuvre fondatrice (1975 :« Beyond Boredom and Anxiety: Experiencing Flow in Work and Play », San Francisco: Jossey-Bass, ISBN 0-87589-261-2), Mihály Csíkszentmihályi présente sa théorie selon laquelle les individus sont les plus heureux lorsqu’ils sont dans un état de concentration ou d’absorption complète dans une activité, état  qu’il qualifie de flow (d’autres auteurs parleront plus tard de « détente concentrée », ou encore « d’attention détendue »).

Juillet 1997 : P. Novak et Donna L. Hoffman, tous deux chercheurs au Département « eLabs » de l’ Owen Graduate School of Management (Vanderbilt University) de Nashville (USA) ont utilisé eux aussi le concept de « flow ».

Sous nos latitudes, ce concept a été notamment repris et développé par Guillaume Denis[1] dans une thèse intitulée « Jeux vidéo éducatifs et motivation : application à l’enseignement du jazz ». Selon ses propres termes, lorsqu’on parle de « flow », il s’agit de…

[…] l’état d’un individu pleinement investi dans le présent, qui oriente l’ensemble de ses facultés sensorielles, mentales et motrices vers l’accomplissement d’une activité bien précise. Donnons-en quelques exemples : le sportif dans un pic de performance, le soliste de jazz pendant une improvisation, le joueur de flipper sur le point de débloquer un bonus, le moine bouddhiste en pleine méditation, le lecteur et son imagination qu’une description ou une révélation viennent stimuler, le joueur d’´échecs concentré, le rappeur qui invente son flow (!) de paroles au fur et à mesure qu’il le déclame… 

Comment définir le flux ?

Le « flux » est un état émotionnel qui apparaît quand on fait ce qu’on aime vraiment faire. Bien entendu, cela fluctue énormément d’une personne à l’autre, selon que vous aimez jouer du piano, être avec votre meilleur ami, ou peut-être travailler ?

Lorsque vous regardez la télévision, vous êtes peut-être sans même le savoir « dans le flux »… uniquement si vous êtes en train de regarder un programme que vous avez vraiment envie de regarder, et que vous en retirez quelque-chose.

Certaines personnes savent « se  mettre dans le flux » spontanément, et sans aucun conseil, mais hélas beaucoup d’autres ont plus de difficultés.

Quel rapport avec les jeux vidéo ?

Nous avons tous remarqué à quel point les joueurs de jeux vidéos peuvent être « accros » à leur passion au point d’avoir parfois du mal à « lâcher les manettes » (parfois même à un point alarmant, mais là n’est pas le sujet). Ce phénomène s’explique d’autant mieux lorsque l’on sait que les concepteurs s’efforcent de maintenir un juste équilibre entre les compétences nécessaires (agilité, rapidité…) d’une part, et les buts à atteindre (défis) d’autre part, en faisant constamment varier la difficulté du jeu « en direct » pour s’efforcer de maintenir le joueur en état de « flow« , comme le montre le schéma suivant :

Schéma du flow dans les jeux vidéo

Le flux apparaît (et se maintient) lorsque compétence et défi sont l’un et l’autre sollicités.

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Les sept signes du « flux » selon Mihaly Csikszentmihalyi

Nous savons que sommes « dans le flux » lorsque….

  1. Nous sommes complètement impliqués – concentrés dans ce que nous sommes en train de faire
  2. Nous ressentons un  sentiment d’extase – impression d’être complètement en dehors de la réalité quotidienne
  3. Nous ressentons une grande clarté intérieure – une impression de savoir ce qui doit être fait, et comment nous devons le faire
  4. Nous avons conscience de ce que l’activité est « faisable » – et que nos compétences sont appropriées pour cette tâche
  5. Nous ressentons un sentiment de sérénité – pas de soucis sur soi, au contraire : un sentiment de plus en plus au-delà des frontières de l’ego
  6. Nous avons une sensation d’intemporalité – complètement concentré sur le présent, les heures nous semblent des minutes
  7. Notre motivation est intrinsèque – tout ce qui produit du « flux » devient sa propre récompense.

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Comment déclencher le flux lorsqu’on enseigne ?

Malheureusement le le flux ne se décrète pas ! A mon humble avis, cela commence par la passion de celui qui transmet. Je suis certain que si vous essayez de vous remémorer des enseignants qui ont marqué positivement votre enfance, vous retrouverez des gens passionnants, précisément  parce que passionnés. En même temps, il existe hélas des passionnés totalement soporifiques ! Cela s’est vu… Tentons donc un complément de réponse : en plus de votre « aptitude à la passion », vous aurez sans nul doute plus de chances de créer du flux si vous avez la faculté de « sentir »  si vous êtes en train de capter l’attention de votre auditoire, ou si au contraire vous parlez dans le vide (il est regrettable que tant de « parleurs dans le vide » ne soient même  pas conscients de ce simple fait). Cette faculté n’est pas simple à cultiver, mais vous aurez plus de chances d’y parvenir si vous considérez qu’elle est importante pour la qualité de votre enseignement et que vous êtes décidé(e) à progresser dans cette voie. Tous les camelots et vendeurs de foire savent très bien faire cela !

J’ai utilisé à dessein cette comparaison quelque peu provocatrice pour illustrer le fait que – bien évidemment – il ne suffit pas de faire un numéro de cirque pour faire passer quelque-chose…  Ainsi, il est indispensable d’organiser au cours de votre intervention (que ce soit en face-à-face ou dans le cadre d’un apprentissage en e-learning) un certain nombre d’activités susceptibles de permettre à vos apprenants de participer activement à ce qui est en train de de passer et, partant, de leur permettre de construire  par eux-mêmes leurs connaissances…

C’est ce que préconisent John Biggs et Marcel Lebrun, si nous voulons devenir ce qu’ils appellent des enseignants de niveau 3 (bigre !).

filet

Pour en savoir plus :

Ouvrages de  Mihaly Csikszentmihalyi :

  • « Flow : the psychology of optimal experience ». – 1990 (traduit  en français sous le titre « Vivre : la psychologie du bonheur » – 2006, chez Robert Laffont )
  • « Beyond Boredom and Anxiety: Experiencing Flow in Work and Play » – 1975, San Francisco: Jossey-Bass. ISBN 0-87589-261-2

Page personnelle de Mihaly Csikszentmihalyi (en anglais)

Comprendre l’apprentissage pour enseigner … J’enseigne oui, mais apprennent-ils ? par Marcel Lebrun

Les serious games : un atout pour l’éducation ? par Bernard Lamailloux


1. École des mines de Paris (Information, communication, modélisation et simulation).

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18 réflexions sur “Pour éviter que vos interventions entrent par une oreille et ressortent par l’autre, visez… le flux !

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  3. Je n’ai pas lu directement l’ami Mihály Csíkszentmihályi, mais par contre, je vois son nom cité dans d’innombrables livres et publications qui traitent plus ou moins de psychologie positive.

    Ken Robinson traite d’un concept très proche et le cite dans son livre l’Element dont je rendais compte ici :
    http://format30.com/2013/10/07/le-livre-lelement-de-ken-robinson-enfin-disponible-en-francais/

    Une fois de plus, nous ne sommes pas loin l’un de l’autre 😉

    M’a l’air bien intéressant ce MOOC. Mais avec Marcel Lebrun, ça ne m’étonne pas, c’est un bonhomme extraordinaire 😉

    A bientôt cher Bernard,

    Marco.

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  5. Il y a bien longtemps que nos points communs m’interpellent, Marco, c’est foutu, tu es repéré ! Par ailleurs je suis bien d’accord pour Marcel Lebrun, je l’avais également « repéré » lui aussi, et depuis longtemps. Quand j’ai réalisé que c’était lui qui était à l’origine de ce mooc (dont le sujet m’intéresse au plus haut point), j’ai immédiatement décidé d’y participer !

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  7. Le , ceci jf a dit:

    Personnellement, j’ai adoré la definition de l’extase de cet auteur.
    Sinon, Je trouve que le graphique en droites concentriques est plus précis, il rend mieux le passage continu d’une zone à l’autre. Si cela t’intéresse, tu le trouveras là et dans la vidéo citée. Merci pour cet article : http://www.educavox.fr/actualite/debats/article/et-vous-etes-vous-dans-le-flux

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  9. Merci Jef. Très intéressant ton article. Je n’ai pas bien compris ce qu’est censé représenter le point où se rejoignent les fameuses droites… concentriques, donc, mais ça ne fait rien. Il faut croire qu’il existe différentes sortes de graphiques qui parlent à différents « profils »… 😉

  10. Bernard, je te fais un big up pour ce brillant article. Je profite de l’occasion pour faire un clin d’oeil à Marcel Lebrun (pour n’avoir pas pu vous répondre sur google+ directement pour mon post sur les modèles d’enseignement, mon navigateur a des caprices) avant de parler de l’analyse des deux vidéos. Je pense qu’il s’agit là de la quintéscence même de la motivation qui se trouve à première vue mise en exergue dans cette scène de Susan et de Robert. Et par voie de fait, aucune motivation ne va sans concentration. En effet,je pense qu’aucune personne ne pouvait réellement apprendre quelque chose que lorqu’elle se touve dans des conditions de concentration et qu’elle soit réellement intéressée. Le fait d’avoir proposé cet article m’a, à plus d’un titre servi, puisqu’il n’était pas évident que je puisse visionner les trois vidéos, à plus forte raison prétendre les comprendre et les analyser. Ceci dit, la portée de la concentration fait que l’on entre dans une sorte de sixième sens développé pour atteindre le but que l’on s’est fixé. Moi je l’appelerai plutôt sensation active puisque cela draine toute l’énergie du corp. Cependant, il y a un problème auquel peut-être on n’a pas pensé c’est comment maintenir ce souffle de manière continuelle. Puisque c’et le but recherché.

  11. Merci de ton commentaire et de ta question, Boubacar. Maintenir le souffle, comme tu le dis, est un vaste programme… je connais bien quelques petites ficelles qui aident à « prendre la température » d’un groupe en temps réel, afin de permettre aux apprenants de réagir en direct à ce qui est en train de se passer, sans forcément interrompre le cours des choses…
    Par exemple en distribuant aux participants un feuillet dans lequel on propose un « code gestuel », série de petits gestes tout simples qui peuvent signifier « je m’ennuie », ou « cela va trop vite pour moi », ou encore « je me régale » (liste non exhaustive). En e-learning il existe forcément des moyens beaucoup plus sophistiqués pour arriver à un résultat analogue (cela existe sur presque toutes les plateformes de vidéoconférence).
    Cela dit, il appartient ensuite au formateur de gérer ce « direct », ne serait-ce qu’émotionnellement (pour commencer). Car l’interaction ne va pas sans heurts (c’est d’ailleurs une des raisons qui expliquent que tant d’intervenants se réfugient dans le traditionnel cours magistral).
    Quelques pistes pour commencer à franchir ce cap :
    Apprendre mieux : pédagogie et développement personnel font-ils bon ménage ? (1/2)

    Apprendre mieux : pédagogie et développement personnel font-ils bon ménage ? (2/2)

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  17. Bonjour Bernard,

    En tant qu’ancien prof de cirque, devenu un peu plus tard formateur aux cotés de Bruno H, je peux certifier que « faire un numéro de cirque » est un merveilleux moyen d’être dans le flow, et, plus largement, le spectacle est un fournisseur incroyable de moments comme ceux là… Ce qui pourrait, pour rire, amener à s’insurger contre l’image employée dans le texte, et surtout, à envisager de réellement faire « faire un numéro de cirque », ce qui pourrait être une merveille pédagogique, à mon sens. Je sens que je vais creuser la piste…

  18. Creuse, creuse, cher Benoît… Je me permets ce tutoiement au vu de nos nombreux points communs, sans parler de l’idée que je me fais de nos convergences d’idées… Pour faire court, quand je ne m’occupe pas de formation, je fais précisément dans le spectacle, et vice-versa

    Désolé si l’image du numéro de cirque t’a froissé, même pour rire. Sous ma plume c’était tout sauf discriminant, et certainement pas péjoratif. Puisque tu connais Bruno, il peut te raconter les frasques d’un célèbre formateur en management (qu’il identifiera immédiatement) que nous avons très bien connu, et qui avait toujours un nez de clown dans sa poche, nez qu’il n’hésitait jamais à « chausser » à chaque fois qu’il trouvait que cela pouvait appuyer son propos, y compris (et même surtout !) face à des personnes devant lesquelles nous sommes censés claquer des talons (dans les salles de formation… mais pas uniquement !).

    De la même façon, lorsqu’il m’arrive, lors d’une discussion avec, je sais pas moi, disons le préposé aux achats RH d’une entreprise ou encore un commercial es formations, de trouver qu’il semble raisonner un peu à la manière d’un « épicier en gros », cela n’a dans mon esprit absolument rien de discriminant envers le commerce d’alimentation…

    Mais dans l’un et l’autre cas, l’image a (me semble-t-il) avant tout le mérite de parler d’elle-même… et si, ce faisant, elle contribue à véhiculer des préjugés, c’est fort dommage mais en même temps inévitable, du moins à mes yeux. Cela ne signifie nullement que je cautionne lesdits préjugés en quoi que ce soit.

    Par ailleurs, j’ai déjà eu l’occasion de traiter de la question de l’humour dans un contexte de formation dans un article récent, si tu veux bien aller y voir, tu pourras constater qu’il n’y a vraiment pas photo sur le point de savoir où je me situe.

    Enfin, sache qu’ai la chance de faire partie depuis quelques mois d’une troupe de théâtre amateur qui fait dans la commedia dell’arte, et que j’y tiens un emploi de musicien saltimbanque crieur de rue. Le cirque n’est vraiment pas loin, là (…d’autant que je me suis laissé dire qu’étymologiquement, le saltimbanque est littéralement une personne qui « saute sur des planches »…).

    Cette précision à toutes fins utiles, après relecture mon article, histoire de me dédouaner par avance auprès des éventuels camelots ou vendeurs de rue sourcilleux, puisqu’il en est aussi question dans l’article et qu’en quelque sorte je fais désormais aussi partie de leur famille !

    En tout cas merci encore pour ce commentaire, qui m’a permis de reconsidérer mes propos sous un autre angle, d’y apporter quelques précisions, et je l’espère, avoir noué un contact enrichissant.

    Bien le bonjour à Bruno quand tu le croiseras !

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